© 2019 par Irina Jibert

Méduses: Etude 

Medusa

Returning to the See

Obsession 

Medusa présente une série de photographies en réponse à l'œuvre littéraire Retourner à la Mer du chanteur poète et écrivain français Raphaël Haroche. Le livre, publié en 2017 et lauréat du prix Goncourt de la nouvelle, est composé de 13 nouvelles indépendantes qui mettent en lumière les combats sociaux, moraux et psychologiques de personnages et la lutte tragique à travers laquelle ils les affrontent ou leur succombent. 

 

Dans chacune des nouvelles, on retrouve la métaphore filée de la mer. La mer, ses profondeurs et ses créatures fantasmagoriques sont la seule réponse possible à l'absurdité de l'existence. En ligne avec l’auteur, Irina emprunte la figure aquatique de la méduse pour symboliser ces États d’âmes.

 

Chaque image ou série d’image répond à une des nouvelles, chacune abordant un des thèmes du livre tel que la mélancolie, la colère, le narcissisme, le désespoir ou la désinvolture. Parfois de façon littérale, l’artiste emprunte des couleurs ou des formes évoquées dans le texte et ainsi révèle visuellement l'atmosphère qui y est dépeinte "d'une telle manière à ce que l'étrangeté ou le tragique touchent au poétique, au sensoriel". 

 

Le travail d’appropriation de l'œuvre littéraire par Irina est tel que chaque photo ou série de photos peut ainsi être reçue par le spectateur comme une œuvre indépendante. 

 

La série Méduse a été exposée à Espacio de Creacion Quinta del Sordo à Madrid en Juillet 2017.

 

Medusa is a series of photographs which respond to the literary work Returning to the Sea of the French singer, poet and writer Raphael Haroche. The book, which was published in 2017 and was awarded the Goncourt prize for best short story, is composed of 13 independent short stories which all emphasize the characters’ social, moral and psychological conflicts, and the tragic struggle through which they either overcome or succumb to these conflicts. 

In each short story, we meet the extended metaphor of the sea. The sea, its depths, and its phantasmagorical creatures are the only possible answer to the absurdity of existence. In line with the author, Irina uses the aquatic figure of the jellyfish to question the visual representation of these states of mind.

Each image or image series responds to one of the short stories, approaching in turns one of the book’s themes such as melancholia, anger, narcissism, despair or irreverence. The artist borrows colours and shapes, sometimes literally, alluded to in the text so as to visually reveal the atmosphere it depicts “in such a way that their strangeness and embed tragedy become poetic and sensuous”.

Irina’s process of appropriation of the literary work is such that each photograph or series of photographs can be received by the ‘viewer’ as an independent work.

Medusa has been exhibited at Espacio de Creacion Quinta del Sordo in July 2017 in Madrid. 

Indigence
Est-ce qu’on peut mourir d’une rage de dents? Elles se déchaussent, abritent toutes sortes de parasites, tu peux savoir rien qu’aux dents depuis combien de temps un gars est à la rue, le plus dur est de le faire sourire.   
Tu te grattes, tout ton corps te gratte, il y a des poux qui dansent dans tes cheveux, des milliers de lentes qui naissent chaque jour dans la chaleur de tes pensées, des furoncles sous tes vêtements, tu portes la vie, partout sur toi, autour, la vie grouillante, trépidante...
Guilt
Ego
Je jouais avec la pièce, à la lancer puis la rattraper dans ma bouche, soudain j’ai senti le goût du métal, ce morceau de ferraille qui a traversé le corps, bien trop large, déformant tout sur son passage, c’était agréable de sentir ça. Plus tard, on l’a cherchée aux rayons X, comme une blessure de guerre. J’étais un héros.
Cataclysm
Puis le bruit s’est amplifié, un son sourd à basses fréquences qui montait crescendo, le bruit du tonnerre qui gronderait dans un ciel d’été sans nuages.
Impermanence
Chut, tais-toi, j’essaie d’écouter la Callas, il n’y a que ça qui me reste, cette voix c’est ce qu’il y a de plus proche de Dieu. Après tout, tu vois, je suis croyant.
Irreverance
Angst
Je ne me sentirais pas plus fatigué, la nuit après ma mort, à essayer d’ouvrir les paupières, scellées par un embaumeur. 
Melancholy
En dehors du halot des phares il n’y avait que la nuit noire, au-delà la mer noire puis l’espace sombre, froid et infini.  
Des plantons phosphorescents irradiaient par endroits la surface, des lucioles venues des profondeurs remontaient avec l’écume, par efflorescence. 
Mourning 
Je ne pouvais m’empêcher de regarder une mouche posée sur le barreau de la fenêtre, ses petites pattes s’affairaient minutieusement sur une miette de branchage, une poussière cosmique qui était le centre de son attention maniaque et misérable. Comment était-il possible que personne n’ait inventé l’hélicoptère des siècles plus tôt en observant un truc comme ça. 
Rage
Un soir j’ai frappé si fort que le sac s’est ouvert, d’un seul coup, éventré, je m’attendais à voir du sang couler, ou au moins du sable, rien n’a coulé, juste des morceaux de papier journal froissées, les unes sur les autres. Je n’aurais pas du frapper si fort, il ne faudrait pas savoir ce qu’il y a a l’intérieur des choses.
Paranoia
… je me laisse descendre de la montagne, mon sac est si lourd, je suis un plongeur lesté qui file vers les grands fonds, les autobus qui crachent leur fumée dans l’air saturé de particules me font penser à des monstres marins. Je suis trempé de sueur, je nage depuis longtemps, je ne sais pas depuis combien de temps, je suis plongé dans mes pensées.
C’est alors et alors seulement que je vois ses yeux, des yeux perçants, des lacs sans fond, me regardant fixement, des yeux qui ressemblent exactement aux miens, des qui signifient qu’il sait qui je suis, et que quelque chose de terrible doit arriver.  
Narcissism
Je vois maman arriver, elle descend les marches dans son horrible maillot de bain mauve, qui ressemble à une peau d’extraterrestre écorchée, son visage est tanné, d’une couleur brune, nourri par le soleil et les gènes sombres de ses ancêtres, son ventre fait une énorme protubérance, permanent témoignage de l’attentat qu’a dû être ma naissance pour son corps. Comment ai-je pu passer neuf mois dans ce ventre? Quel inconfort! Quel enferment!

Devant le bassin, des panneaux en carton de grande taille enseignent aux visiteurs la vie sociale des orques. On peut y lire que « la caractéristique la plus insolite de l’espèce est la relation étroite que les mâles entretiennent avec leur mère. Si la mère meurt, le risque de mortalité de l’orque même adulte est multiplié par huit », nous indiquent-ils. 

 

Je me demande un instant comment les scientifiques en sont arrivés à ce chiffre, et quel genre de multiples ils appliqueraient à mes chances de survie si ma mère venait à mourir, nos destins inextricablement liés, par le chagrin mystérieux de la vie, comme les orques, incapable de quitter le clan de ma génitrice malgré mon énorme taille. 

 

« On a retrouvé du lait dans l’estomac de spécimens âgés de treize ans », écrivent-ils, je ne sais jusqu’à quel âge ma mère m’a donné le sein mais j’ai longtemps fait ce rêve d’une immense boule blanche, masse pâle et trouble qui s’approche de mon visage, lentement, inexorablement, jusqu’à me couper la respiration, jusqu’au silence de l’étouffement au milieu de tout ce blanc.  

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